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Faut-il avoir peur du syndrome de l’Ile de Pâques ? » RSE sans frontières

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mai 03

Faut-il avoir peur du syndrome de l’Ile de Pâques ?

Pour quelqu’un qui s’intéresse au développement durable, l’île de Pâques est un bien curieux – mais passionnant – terrain de découverte. Un îlot à des kilomètres de toute terre habitée – l’île la plus proche, San Juan de Fernandes, est à plus de 1200 kilomètres – seul au milieu de l’océan, et d’à peine plus de 16 000 hectares, et qui a pourtant abrité l’une des civilisations les plus fascinantes de l’humanité. La première question qui se pose est tout d’abord, comment les hommes ont-ils pu arriver jusque-là ? C’est le début d’une liste bien longue des questions qui s’imposent au voyageur qui arrive sur l’île de Pâques. Les curieux ne seront pas déçus.

On va sur l’île de Pâques notamment pour découvrir les fameux moai, ces gigantesques statues de pierre qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Il y en a des centaines, mais les Pascuans n’en ont pas créé un seul depuis la fin du dix-huitième siècle. Et les seuls qui se dressent debout aujourd’hui ont en fait été restaurés, puisque toutes les statues avaient été abattues et partiellement détruites par les habitants eux-mêmes. Une question de plus pour le visiteur : pourquoi s’être attaqué de manière aussi systématique à ce qui fait aujourd’hui la fierté de l’île ? Et pourquoi détruire ce qui avait été si difficile à bâtir ?

A toutes ces questions on ne peut proposer que des réponses partielles, hypothétiques et limitées. On peut expliquer en partie le déclin de l’île depuis la fin des années soixante (notemment grâce à l’anthropologue norvégien Thor Heyerdahl) mais l’événement déclencheur de cette lente descente aux enfers pour les Pascuans continue de faire l’objet de débats. L’exploitation massive des ressources naturelles de l’île, notamment forestières, a progressivement laissé l’île sans défense face à l’érosion marine, ce qui a rendu stériles les terres agricoles. Les habitants, auparavant séparés en divers clans implantés tout autour de l’île, se sont regroupés dans un village unique, Hanga Roa, et les luttes de clans se sont transformées en guerres fratricides, qui ont probablement causé la destruction des moai. Les conflits et la limitation des ressources naturelles ont entrainé une baisse de la population. Rapa Nui était déjà en déclin à l’arrivée des Européens le 5 avril 1722, et la suite des événements allait accélérer le processus, jusqu’à la rupture de la tradition orale et la quasi disparition de la culture de l’île.

A la fin du dix-neuvième siècle, les Pascuans furent réduits en esclavage par les Péruviens. Parmi eux se trouvaient les lettrés de l’île, seuls à pouvoir déchiffrer la langue traditionnelle, le rongo rongo. 80% des esclaves Pascuans périrent dans les mines péruviennes, seuls quinze d’entre eux retrouvèrent le chemin de leur île. Mais c’était pour y importer la variole, qui mit fin aux jours d’environ la moitié de la population locale. Quelques centaines d’insulaires avaient survécu au début du vingtième siècle, et la lecture du rongo rongo était définitivement perdue. A ce jour aucun « Champollion » n’est parvenu à en  percer le mystère.

 

 

D’autres peuples pourraient-ils connaitre le même destin ? L’espèce humaine dans son ensemble, pourrait-elle subir la même menace ? Si des doutes sérieux subsistent sur les causes du déclin de Rapa Nui (la destruction de l’écosystème de l’île pourrait être due à un choc microbien plutôt qu’à la destruction opérée par ses habitants), certains écosystèmes très fragiles gagneraient à s’intéresser à l’exemple pascuan. L’introduction accidentelle d’une vingtaine de lapins européens en Australie en 1859 à cause des ravages par les pâturages et les récoltes. En cinquante ans la population de lapins avait atteint 600 millions d’individus, forçant l’Australie à adopter une méthode inédite : créer de toute pièce un virus destiné à attaquer cette nouvelle menace écologique. On peut néanmoins douter de la pertinence de la comparaison entre un îlot d’à peine plus de 16 000 hectares et la planète Terre dans son ensemble.

Mais la disparition rapide d’une culture aussi florissante reste riche d’enseignements pour la société actuelle. Rapa Nui peut nous aider à envisager les risques auxquels nous nous exposons si notre écosystème se détériore, qu’elle qu’en soit la cause – une attaque microbienne, une exploitation déraisonnable des ressources… Quelles leçons tirer de cet exemple tragique dans ce cas ? L’île de Pâques nous montre quelles peuvent être les conséquences d’une mutation économique profonde, qui entrainent un nouveau modèle social et politique. La fin du culte des moai et son remplacement par celui de l’homme oiseau a suivi la chute des différents clans et le regroupement des habitants autour du village unique d’Hanga Roa à l’ouest de l’île. On trouve des traces de la transition entre les cultures, dans les gravures d’hommes-oiseaux faites au dos de certaines statues. Les difficultés de ce nouvel ordre social sont encore visibles aujourd’hui : les moai qui se tenaient fièrement debout ont tous été attaqués et leurs fragments jonchent désormais la côte tout autour de l’île. La nouvelle répartition du pouvoir s’est trouvée contestée, des luttes intestines ont participé au déclin de la culture Rapa Nui. C’est ce que les Espagnols ont pu constater lorsque l’île a été abordée pour la deuxième fois par les Européens en 1770.

Force est de constater que la succession des conflits sur l’île et son déclin rapide se sont faits sans aucune maitrise ni tentative d’action correctrice de la part de ses habitants. Les exactions auxquelles se sont livrés les Européens ont accéléré le processus et ont empêché toute tentative de reconstruction ou de développement de la culture Rapa Nui. L’arrivée des marchands d’esclaves en 1859 allait achever la tragédie démographique de l’île, qui ne comptait plus qu’une centaine d’habitants autochtones à la fin du dix-neuvième siècle. Mais les Pascuans ont-ils seulement été conscients de la chute de Rapa Nui ? L’arrivée des Européens leur a progressivement fait perdre toute maitrise de leur destin collectif. Les Rapa Nui ont probablement seulement pu constater le déclin après coup –  à l’instar des citoyens de l’empire romain à la fin du cinquième siècle. Tout se passe comme si nous n’étions pas capables d’anticiper notre fin – Keynes l’avait bien noté en considérant qu’à « long terme, nous serons tous morts ». C’est probablement la limite majeure à la mise en place de stratégies ambitieuses pour le développement durable au niveau collectif : les gouvernements sont court-termistes par essence (l’horizon temporel s’arrête à la prochaine échéance électorale), et les individus craignent leur propre mort plutôt que le déclin de leur civilisation. Comment prétendre conserver des ressources naturelles pour les générations futures si nous ne pouvons pas raisonner avec l’horizon temporel adéquat ? Et pourtant les fictions apocalyptiques sont de plus en plus nombreuses, notamment en cette année 2012. Si nous avons tous peur de notre propre mort, nous sommes incapables de prendre des décisions qui préserveraient notre destin collectif. Notre instinct de survie reste individualiste, et ne nous permet que bien rarement de prendre des décisions collectives. Si nous ne sommes pas menacés directement aujourd’hui par le « syndrome de l’île de Pâques », il y a fort à parier que nous ne sommes pas équipés pour y faire face.

 

A propos de l'auteur

Oriane