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juil 11

Delizia et les éleveurs de l’Altiplano : une nouvelle chaîne de valeur pour le développement local

Comment améliorer le sort des petits éleveurs de l’Altiplano bolivien de manière durable ? Nous avons rencontré l’entreprise Delizia à La Paz, qui nous a expliqué comment elle avait contribué à faire évoluer le marché du lait, et changer la vie de centaines de petites exploitations agricoles.

 

La trappe à pauvreté de l’élevage dans l’Altiplano

L’Altiplano est une zone rurale très peu dense à l’Ouest de la Bolivie, frontalière du Chili et du Pérou. C’est également l’une des zones les plus pauvres du pays, où les opportunités économiques sont très limitées. Le secteur agricole est dominant, mais il est aussi très peu rentable et n’assure que des revenus très faibles aux familles. Les éleveurs sont nombreux à produire du lait, notamment pour en faire du fromage, mais les qualités produites sont faibles et la saisonnalité importante. Il s’agit uniquement d’exploitations de petite échelle dont la productivité est faible.

Ces familles manquent d’infrastructures agricoles de base, comme étables et mangeoires pour le bétail, et sont peu professionnalisées, ce qui affecte la productivité des exploitations et augmente leurs saisonnalité. En hiver (juillet-août) la productivité chute de 30 à 40%.

Les éleveurs ne sont pas en mesure d’augmenter leur production afin de répondre à la demande du marché et augmenter leurs revenus. Plusieurs facteurs sont en cause :

  • Le manque de professionnalisation et l’absence d’infrastructure expliquent la faible productivité des exploitations. Des investissements seraient nécessaires pour augmenter la production. Mais les revenus des éleveurs sont si bas qu’ils ne sont pas en capacité d’investir.
  • Pour produire plus, les éleveurs devraient acheter des vaches produisant plus de lait et devraient acheter des produits supplémentaires pour les nourrir. Or ils ne peuvent pas se permettre de tels investissements. Aucune institution financière ne serait prête à accorder un emprunt à un producteur individuel sans garantie ou un marché certain. C’est un cercle vicieux, une trappe à pauvreté.

 

Un marché à conquérir pour les producteurs de lait

Le pays produit 287 millions de litres de lait par an[1], mais en consomme 460 millions – le déficit est importé d’Argentine et du Chili. Ce déficit représentait une opportunité pour les producteurs de lait, si leurs capacités de production pouvaient augmenter. Les producteurs de l’Altiplano ont également un avantage comparatif dans la mesure les températures très basses de l’Altiplano rend leur lait riche en matière grasse, ce qui en fait un produit de choix pour l’industrie agroalimentaire.

 

Les difficultés d’approvisionnement de Delizia

Delizia est une entreprise bolivienne qui  vu le jour en octobre 1988. Elle est présente sur le marché des crèmes glacées, du lait, des yaourts et des desserts. L’entreprise se fournit auprès de producteurs laitiers locaux.  Elle compte aujourd’hui 670 salariés, tous en Bolivie.

Delizia rencontrait un problème d’approvisionnement en lait frais de la part des petits producteurs agricoles de l’Atliplano. L’entreprise avait du mal à bâtir des relations durables avec des fournisseurs de lait, et la haute saisonnalité de leur production poussait l’entreprise à rechercher d’autres fournisseurs.

 

La mise en place d’une nouvelle chaîne de valeur

 

Dans un premier temps, les éleveurs ont reçu un appui technique et une formation aux techniques agricoles et de gestion par l’ONG Save the Children. Le dispositif de microfinance a vu le jour par la suite.

Le prêt accordé sert obligatoirement à l’achat d’une vache plus productive que les vaches de l’Altiplano. Delizia a aidé les producteurs à acquérir du bétail péruvien pour ce projet. Les éleveurs achètent une première vache, puis une deuxième une fois que le premier emprunt est remboursé et que leurs revenus ont augmenté. Delizia achète le lait aux producteurs au prix du marché. C’est Delizia qui rembourse le prêt en retenant une partie du prix d’achat du lait. Ce mécanisme sert de garantie à l’institution de microfinance.

Deux partenariats stratégiques ont été mis en place pour ce projet :

  • Save the Children + institution de microfinance + éleveurs : Save the children a formé les éleveurs, et a appuyé l’institution de microfinance dans la définition du produit financier à créer pour les éleveurs.
  • Microfinance + Delizia + éleveurs : Sartawi propose ses produits financiers (prêt et micro-assurance) pour qu’ils puissent acquérir du bétail. Les éleveurs produisent du lait qu’ils vendent à Delizia, qui retient une partie du prix d’achat pour rembourser les emprunts.

Ce projet s’est appuyé sur les groups d’éleveurs, qui négocient les prix avec Delizia, soutiennent leurs membres et s’assurent que les emprunts sont remboursés. Mais c’est l’éleveur qui gère individuellement ses relations commerciales et financières, qui demeurent de sa seule responsabilité.

 

Le prêt

Chaque prêt est associé à un produit de micro assurance pour l’éleveur. Il a également la possibilité de souscrire à un produit de micro assurance pour chacune de ses vaches : si celle-ci décède, il a la possibilité d’en acquérir une nouvelle grâce à cette assurance. Ceci garantit également que les prêts peuvent être remboursés.

 

Une fois le prêt accordé, l’éleveur a l’obligation de revendre son lait à Delizia. Après remboursement, il est libre de vendre sa production à d’autres fournisseurs. Dans les faits, l’essentiel des éleveurs continue de revendre sa production à Delizia.

 

Résultats

402 familles avaient bénéficié d’un prêt entre 2008 et 2012. Parmi elles, les effets suivants ont pu être constatés :

  • La production de lait mais aussi la productivité ont augmenté.
  • Le revenu familial moyen a augmenté de 42 % en six mois (concomitant à la hausse du prix du lait) passant de 189 $ à 269 $ en moyenne.
  • La relation entre les producteurs et l’entreprise Delizia s’est renforcée, grâce à l’instauration d’un climat de confiance.
  • Tous les éleveurs sont parvenus à rembourser leur emprunt.

Les fermiers sont sortis de la trappe à pauvreté : ils sont devenus des entrepreneurs agricoles qualifiés, au sein d’une chaîne de valeur durable, dans laquelle ils ont accès à des produits financiers et à des relations commerciales, qui leur permettront encore de se développer.

Pour l’entreprise Delizia :

  •  La collecte mensuelle de lait a augmenté, ainsi que le nombre de fournisseurs.
  • La qualité du lait récolté s’est améliorée, ainsi que celle des produits.
  • La relation entre l’entreprise et ses fournisseurs a changé : cette relation « gagnant-gagnant » a crée la confiance.
  • Son positionnement stratégique s’est amélioré par rapport à ses concurrents.

 

Enseignements

  • Un partenariat gagnant-gagnant : C’est parce que ce projet est directement lié au cœur de métier de chacun que cette nouvelle chaine de valeur peut durer. Chaque acteur bénéficie de la mise en place du projet : les éleveurs se sont enrichis, et Delizia a trouvé une réponse à ses problèmes d’approvisionnement.
  • Un intermédiaire du terrain est nécessaire pour faire se rencontrer des univers différents et permettre à de tels partenariats de voir le jour. Ici c’est Save the children qui a permis de faire mieux se connaitre Delizia et ses fournisseurs, et de bâtir entre eux une relation de confiance.
  • C’est grâce à une stratégie d’empowerment des éleveurs que la nouvelle chaine de valeur peut se développer dans le temps. L’accompagnement et l’appui techniques ont été indispensables à la réussite du projet, les financements seuls n’auraient pas été suffisants.
  • Les objectifs, le fonctionnement et la mise en place de cette nouvelle chaine de valeur sont adaptés au contexte local.
  • C’est grâce à des relations de confiance entre chaque acteur que cette nouvelle chaine de valeur a vu le jour. Chacun a besoin de l’autre sur ce nouveau marché du lait, d’où la durabilité de la chaine de valeur mise en place.

[1] Source : Save the children

A propos de l'auteur

Oriane